Lou Tresor dóu Felibrige.
"Je me sentis humilié, non seulement en ma personne, mais dans toute ma famille, dans toute ma race…"
Au cortège royal , Frédéric Mistral n'en peut plus. On lui interdit de parler l'idiome des siens, il subit les moqueries des "franchimands". Il a quinze ans, et le soir, pour résister, il en appelle "à ses fées, ses légendes, ses saints, ses étoiles…" Il communique avec ce monde grâce à la musique des syllabes de chez lui, du mas de Maillane où il avait vu le jour en 1830.
Dans cet établissement, débarque bientôt un certain Joseph Roumanille, qui vient assurer un poste de surveillant, qui par ailleurs collabore à des publications provençales. Les voila deux pour parler la langue stigmatisée par l'enseignement officiel, la langue de la garrigue et des mas du soleil.
Sa langue vit donc malgré tout, des linguistes s'en préoccupent pour contrer abâtardissement dans le patois des villes. Mistral commence à façonner des vers. Quelques années passent, et un beau jour, le 21 mai 1854, dimanche consacré à sainte Estelle, ils sont réunis avec cinq autres amis à Font-Ségugne. Les acacias embaument, la Provence frissonne de lumière… De temps en temps, à la dérobée, les gaillards observent de jeunes comtadines sur la terrasse, mais ils sont là surtout pour fonder le Félibrige, "lisèt felibre de la lèi" les sept spécialistes de la Loi. L'objectif : faire renaître la culture provençale, et, pour cela, combattre les avancées du français. "Et nous font du français, qu'ils estropient à fond, de tous les patois le plus affreux peut-être…" (Camille Reybaud, poète de Carpentras). Aujourd'hui, Mistral et ses amis seraient sûrement attristés de voir si mal enseigné notre idiome national… Les voilà donc qui luttent de toutes leurs forces contre le désenchantement du monde par les cœurs secs.
Le Félibrige crée "l'Armana prouvençau" qui diffuse la culture et l'orthographe de la belle langue libre, élabore des dictionnaires, et organise des congrès, des débats lexicologiques. La langue des troubadours se réveille. Lors de jeux floraux, organisés tous les sept ans, est élue la reine du Félibrige qui incarne la beauté de ce réveil. Lejeune Charles Maurras suivra avec intérêt cet élan qui contrarie, et la gauche, qui y perçoit du cléricalisme, et l'Eglise, une forme maçonnerie.
Déjà, Mistral travaille à sa grande œuvre, Mireio. "Depuis le berceau, je l'avais entendu dans la maison. Quand mon aïeule maternelle voulait gracieuser quelques unes de ses filles : c'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, c'est Mireille, mes amours !" Lamartine y percevra le souffle d'Homère… Mistral réenchante véritablement notre monde…
Dans ses mémoires, il cinglera les acharnés à tuer la poésie : "Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour vous prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous tenir ce propos : veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour toi ? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette !" Voici qui rappelle une certaine éducation sexuelle…
Au collège royal, un professeur s'était enflammé pour ses héros de la Révolution : "Quels hommes ! Desmoulin, Danton, Saint-Just… Nous sommes des vermisseaux aujourd'hui, nom de dieu !"
Et Roumanille de lui rétorquer : "…tes géants conventionnels, des coupeurs de têtes ! des traîneurs de crucifix ! des monstres dénaturés, qui se mangeaient les uns les autres, et que, lorsqu'il le voulut, Bonaparte acheta comme pourceaux en foire !"
Parfois sensible à la mythologie révolutionnaire, Mistral s'entendit raconter par son père, qui avait pourtant eu à souffrir de quelque nobliau, l'histoire de Durand-Maillane. Président de la Convention . Cet homme n'avait pas voulu signer la mort du roi et avait répondu à son neveu, signataire de la condamnation, " tu es jeune, et quelque jour tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celle de son roi ! "
A Montpellier, Mistral rappelle en 1875 quelques vérités essentielles : "…le monde, en ce temps-là, vivait plus naturel, et l'on ne rougissait pas de son village, et pour aimer la France, il n'était pas nécessaire de parler français !" A Albi, cette leçon : "il y a quelque chose que les morts nous demandent, et à laquelle les morts ont droit lorsqu'ils sont tombés dans la bataille : c'est le souvenir !" Avant Barrès, la Terre et les Morts…
Au Museon Arlaten, fondé avec l'argent du Nobel qu'on lui a décerné en 1904, entre mille objets noblement populaires, Mistral a déposé dans un coffret de cristal, le "cabeladuro d'or". Grande chevelure blonde découverte dans un caveau seigneurial de l'antique chapelle des Baux. La Toison d'Or de Provence…
Ainsi Mistral aura lutté jusqu'au bout contre le nivellement de la médiocrité, hydre toujours à l'œuvre… Il aura milité pour la république des petites patries, pour que naisse la république du soleil, afin que les filles d'Arles portent longtemps encore le ruban, et la dentelle qui orne leur gorge, la chapelle… Pour nous soulever vers ce but, il nous a légué aussi la cantique sacré, le chant qui fait briller les nuits de solstice, à Montségur, sur le Caylar ou à la Ste-Baume… le Coupo Santo. La coupe qui fait le tour des convives à la sainte Estelle. Telle est l'äme de la Provence, toujours menacée… mais immortelle.
Luc pour Lou Faro.
Au cortège royal , Frédéric Mistral n'en peut plus. On lui interdit de parler l'idiome des siens, il subit les moqueries des "franchimands". Il a quinze ans, et le soir, pour résister, il en appelle "à ses fées, ses légendes, ses saints, ses étoiles…" Il communique avec ce monde grâce à la musique des syllabes de chez lui, du mas de Maillane où il avait vu le jour en 1830.
Sa langue vit donc malgré tout, des linguistes s'en préoccupent pour contrer abâtardissement dans le patois des villes. Mistral commence à façonner des vers. Quelques années passent, et un beau jour, le 21 mai 1854, dimanche consacré à sainte Estelle, ils sont réunis avec cinq autres amis à Font-Ségugne. Les acacias embaument, la Provence frissonne de lumière… De temps en temps, à la dérobée, les gaillards observent de jeunes comtadines sur la terrasse, mais ils sont là surtout pour fonder le Félibrige, "lisèt felibre de la lèi" les sept spécialistes de la Loi. L'objectif : faire renaître la culture provençale, et, pour cela, combattre les avancées du français. "Et nous font du français, qu'ils estropient à fond, de tous les patois le plus affreux peut-être…" (Camille Reybaud, poète de Carpentras). Aujourd'hui, Mistral et ses amis seraient sûrement attristés de voir si mal enseigné notre idiome national… Les voilà donc qui luttent de toutes leurs forces contre le désenchantement du monde par les cœurs secs.
Le Félibrige crée "l'Armana prouvençau" qui diffuse la culture et l'orthographe de la belle langue libre, élabore des dictionnaires, et organise des congrès, des débats lexicologiques. La langue des troubadours se réveille. Lors de jeux floraux, organisés tous les sept ans, est élue la reine du Félibrige qui incarne la beauté de ce réveil. Lejeune Charles Maurras suivra avec intérêt cet élan qui contrarie, et la gauche, qui y perçoit du cléricalisme, et l'Eglise, une forme maçonnerie.
Déjà, Mistral travaille à sa grande œuvre, Mireio. "Depuis le berceau, je l'avais entendu dans la maison. Quand mon aïeule maternelle voulait gracieuser quelques unes de ses filles : c'est Mireille, disait-elle, c'est la belle Mireille, c'est Mireille, mes amours !" Lamartine y percevra le souffle d'Homère… Mistral réenchante véritablement notre monde…
Dans ses mémoires, il cinglera les acharnés à tuer la poésie : "Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour vous prend pour une belle fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous tenir ce propos : veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour toi ? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette !" Voici qui rappelle une certaine éducation sexuelle…
Au collège royal, un professeur s'était enflammé pour ses héros de la Révolution : "Quels hommes ! Desmoulin, Danton, Saint-Just… Nous sommes des vermisseaux aujourd'hui, nom de dieu !"
Et Roumanille de lui rétorquer : "…tes géants conventionnels, des coupeurs de têtes ! des traîneurs de crucifix ! des monstres dénaturés, qui se mangeaient les uns les autres, et que, lorsqu'il le voulut, Bonaparte acheta comme pourceaux en foire !"
Parfois sensible à la mythologie révolutionnaire, Mistral s'entendit raconter par son père, qui avait pourtant eu à souffrir de quelque nobliau, l'histoire de Durand-Maillane. Président de la Convention . Cet homme n'avait pas voulu signer la mort du roi et avait répondu à son neveu, signataire de la condamnation, " tu es jeune, et quelque jour tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celle de son roi ! "
A Montpellier, Mistral rappelle en 1875 quelques vérités essentielles : "…le monde, en ce temps-là, vivait plus naturel, et l'on ne rougissait pas de son village, et pour aimer la France, il n'était pas nécessaire de parler français !" A Albi, cette leçon : "il y a quelque chose que les morts nous demandent, et à laquelle les morts ont droit lorsqu'ils sont tombés dans la bataille : c'est le souvenir !" Avant Barrès, la Terre et les Morts…
Au Museon Arlaten, fondé avec l'argent du Nobel qu'on lui a décerné en 1904, entre mille objets noblement populaires, Mistral a déposé dans un coffret de cristal, le "cabeladuro d'or". Grande chevelure blonde découverte dans un caveau seigneurial de l'antique chapelle des Baux. La Toison d'Or de Provence…
Ainsi Mistral aura lutté jusqu'au bout contre le nivellement de la médiocrité, hydre toujours à l'œuvre… Il aura milité pour la république des petites patries, pour que naisse la république du soleil, afin que les filles d'Arles portent longtemps encore le ruban, et la dentelle qui orne leur gorge, la chapelle… Pour nous soulever vers ce but, il nous a légué aussi la cantique sacré, le chant qui fait briller les nuits de solstice, à Montségur, sur le Caylar ou à la Ste-Baume… le Coupo Santo. La coupe qui fait le tour des convives à la sainte Estelle. Telle est l'äme de la Provence, toujours menacée… mais immortelle.
Luc pour Lou Faro.
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